10.11.2011

La vérité.

< Qu'est-ce que la vérité ? 
Il y a la tienne, la mienne et celle de tous les autres.
Toute vérité n'est que la vérité de celui qui l'a dite. 
Il y a autant de vérité que d'individus. > 
[Eric-Emmanuel Schmitt]

Ces lignes sont terriblement vraies. Car tout n'est, en effet, qu'une question d'interprétation personnelle... Ainsi que de la perception que les gens ont des choses, des autres individus - de l'image que ces derniers projettent, entre autres. Cet extrait de l'excellent roman d'E.E. Schmitt, L'Évangile selon Pilate est une citation de son personnage Jésus (fictif), et je trouve intéressant de s'attarder sur le fait que ces sages propos sont encore (sinon on ne peut plus) d'actualité quelque 2000 ans plus tard, qu'ils aient été tirés de la Bible même ou qu'ils soient issus de fiction.

L'un de nos principaux coupables, pour ne pas porter d'accusation directe à l'homme : Internet. Merci, car grâce à toi, le monde est ce qu'il y a de plus superficiel, antisocial et illusoire. 

Il faut prendre le temps de s'y arrêter pour réaliser à quel point on n'a plus de colonne. On se cache derrière une fausse identité : pseudos multiples associés à nos personnalités imaginaires selon notre humeur ; photos modifiées et censurées afin de cacher pustules pré-pubères, cernes et bourrelets en trop ; présentation de profil dans laquelle on gonfle abusivement notre ego en espérant persuader les plus dupes qu’on n’est pas si ordinaire que ça – bien qu’en toute franchise, on a pleinement conscience de nos failles et de nos complexes qui, eux, sont bel et bien réels. 

On fait des rencontres amicales internautiques pour se préserver des préjugés intimidants des personnes de la vraie vie ; on adhère à des sociétés virtuelles utopiques sans objectif particulier, afin de se sentir moins nul et moins seul dans notre refus d’accepter que la réalité est loin de correspondre à nos idéaux enfantins ; on «aime», sur notre page de profil fignolée de A à Z, des artistes populaires, des romans à succès, des films bien cotés, dont on ne connaît absolument rien, et ce tout simplement dans le but d’éviter de faire mauvaise impression... au lieu de tout simplement admettre qu’en fin de compte, on n’est pas tellement cultivé.

Et il y a pire encore : on tombe amoureux sur le Web, à travers un ordinateur – d’un pseudo, d’une image, d’un texte ou de messages échangés (voir paragraphe ci-haut). Si ce n’est pas le comble du pathétique, je me demande bien comment Internet pourrait nous faire tomber plus bas que ça. Car l’amour ne requière-t-il pas justement des émotions purement authentiques, des sentiments réels – des palpitations à la vue de l’autre, des frissons à son toucher, des papillons lors de ses baisers? La sexualité devient un fantasme exclusivement virtuel – via une voix enregistrée dans un micro de piètre qualité, interrompue de parasites audio ; via quelques photos nues pixelisées et mal éclairées, envoyées par courriel ou par message texte ; à travers une vidéo de webcam désynchronisée, lors d’une conversation par messagerie instantanée… What the fuck, les gens. Certains devraient réviser la signification du mot «sensualité» – vous savez, ce truc qui suscite l’éveil des sens et des hormones, l’effet produit par la présence enivrante de l’autre, par les intonations subjectives de sa voix, par les effluves excitantes de son parfum, par ce que tout son être dégage… ÇA, c’est de l’attirance, de l'affection, de l'amour. Le reste, c’est complètement bidon, du mensonge – ce n’est qu'une solution pitoyable à un complexe d’infériorité, qui prend un peu plus d'ampleur à chaque fois qu'on lui cède la place.


Je ne refuse pas l’évolution technologique, je veux bien suivre le mouvement – mais ça : non, ce n’est pas de l'évolution, c'est de la régression mentale qui frôle le comportement psychopathe. Il y aurait de quoi avoir honte de ça. 


On se cache derrière un masque comme des lâches, des hypocrites, des faibles. On préfère se mentir que d’apprendre à vivre avec nos failles et nos difficultés à surmonter. Il est apparemment trop difficile d’assumer qu’on n’est pas à la hauteur de l’image idéalisée qu’on a de soi-même, ou de ne pas répondre aux attentes du reste de notre entourage - qui n'est probablement pas mieux foutu que nous. Et pourtant. Tous ces artifices ridicules ne changent rien l’image qu’on contemple tous les matins dans le miroir, ni l’inconnu qu’on est forcé de confronter une fois laissé seul face à soi-même. 


Si je me permets de rédiger pareille réflexion, c'est que je ne m’associe pas à ce type d’individu, sans prétention d'ailleurs, car j'ai cependant conscience que je n’échappe pas autant au lot que je le souhaiterais. Mais au moins, j’assume ma personnalité pas si originale ni extraordinaire que ça, mes lacunes handicapantes côté social et mes défauts parfois gênants ; c’est vrai, mon nez est un plutôt moche, mes seins ne sont pas d'une taille hallucinante, et j’ai effectivement des petites poignées dodues ainsi que deux ou trois vergetures. Très franchement, je ne sais pas trop ce qui est à la mode, mes connaissances générales sont limitées et je suis bien loin d’avoir vu tout ce qu’il y avait de bon à voir dans ce monde. Enfin, l'essentiel : je n’ai pas beaucoup d’amis, et une famille plutôt restreinte. Les gens qui comptent réellement dans ma vie se recensent peut-être sur les doigts de mes deux mains, mais je sais qu’ils sont bien là, bien réels – ma famille à table avec moi au souper de Noël, mes amis dans mon divan avec moi le week-end, mon amoureux avec moi dans notre lit toutes les nuits.


Et plus important encore : je sais qu’ils sont de bonne foi lorsqu’ils me disent qu’ils m’aiment pour ce que je suis vraiment. Parce qu'ils me connaissent telle que je suis. Je m'incline avec respect devant les quelques rares personnes encore authentiques que j'ai le privilège de fréquenter. Et je vous aime.



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